<i>"The Name of Our Country is América" - Simon Bolivar</i> The Narco News Bulletin<br><small>Reporting on the War on Drugs and Democracy from Latin America
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Narco News Issue #42

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« Rien d’autre à boire que la poussière » dans la Comarca Lagunera

Au pays de Pancho Villa, les fertiles terres communales ont laissé place à la sécheresse et à la pauvreté et les paysans en lutte se tournent avec espoir vers l’Autre Campagne


Par Dan Feder
L’Autre Journalisme avec l’Autre Campagne au Coahuila et au Durango

12 novembre 2006

Comarca Lagunera, Nord du Mexique. Carlos Salinas n’a jamais pardonné au peuple de la Comarca Lagunera. Lors de sa tournée électorale de 1988, le présidentiable présumé du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) alors au pouvoir était arrivé, s’attendant à trouver des foules en adoration dans ce méli-mélo de municipalités qui composent la huitième plus grande zone urbaine du Mexique. Au lieu de cela, en entrant dans la petite ville de San Pedro de las Colonias, il a été accueilli par des habitants furieux qui lui jetaient des tomates, des œufs et même des pierres. Il a dû être évacué par hélicoptère. Le candidat de l’opposition, Cuahutemoc Cardenas – dont le succès à l’élection frauduleuse de 1988 qui amena Salinas au pouvoir est largement partagé – reçut son premier important soutien ici.

Une telle effusion spontanée de rébellion n’était pas nouvelle en cette contrée : lieu de naissance et champ de bataille de Pancho Villa. Le souvenir d’avoir vécu sur la ligne de front de la Révolution mexicaine et des bonnes années qui l’ont suivie ont conduit les habitants de Comarca à attendre de grandes choses de leur pays. Ce qu’ils ont reçu à la place durant les cinq dernières décennies n’a été que constante trahison.


Photo: D.R. 2006 Martina Morazzi
Quand l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) s’est soulevée en 1994 contre le gouvernement de Salinas, le peuple de Comarca, après de longues souffrances, a entendu le cri de guerre haut et fort du sous-commandant Marcos. A l’occasion du passage de ce dernier dans la région du 3 au 5 novembre – qui fait partie de son tour à travers la nation afin d’écouter et de mettre en place les fondations de l’Autre Campagne et ce qu’il promet est un soulèvement national – les communautés visitées ont raconté des histoires qui illustrent les ravages effectués par deux produits de l’administration Salinas et qui font partie des plus importantes doléances des zapatistes : l’Accord de Libre-Echange Nord-Américain (ALENA) et l’amendement constitutionnel qui privatise le vaste système des ejidos (terres communales réservées de droit aux communautés qui sont responsables de son administration interne et de sa répartition) mis en place à la révolution.

A une époque, ces ejidos délimitaient la Comarca Lagunera, aujourd’hui devenue une zone urbaine tentaculaire. La zone fertile était une des plus grandes parcelles redistribuées par le père de Cuahutemoc, le président Lazaro Cardenas (1934-1940) et était divisée entre les différentes communautés de cette région à cheval sur la frontière entre les états de Coahuila et de Durango. La région est vite devenue une des plus productives du pays au niveau agricole. Des milliers de personnes travaillaient leur propre terre, spécialisée dans le coton, sans propriétaires ni patrons. Le gouvernement avait ouvert une université publique agraire pour les paysans afin qu’ils apprennent de nouvelles techniques. Mais la Comarca Lagunera qui a reçu le délégué zéro ce week-end manque d’eau, se trouve sous le contrôle des riches et les gens s’y font escroquer leur terre, parcelle après parcelle.

« La terre ne produit plus rien », a dit un fermier qui avait pris le micro le 3 novembre à La Hormiguera, le premier des trois ejidos visités par l’Autre Campagne à la Comarca. « Nous ne produisons même pas ce que nous consommons. Ils ont dit que la Comarca Lagunera serait un grand centre de production agricole. C’était un endroit où nous faisions notre propre maïs et nos propres haricots. Aujourd’hui, nous ne mangeons que des boîtes de conserves. Nous achetons la nourriture dans les magasins des grandes chaînes comme Sam’s Club ou Soriana qui souvent ne sont même pas construits avec des capitaux mexicains. »

Le jour suivant, à une réunion d’« adhérents » (personnes ayant déjà souscrit à la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone et voulant en construire les prochaines étapes) à Torreon (la plus grande ville de la Comarca), plusieurs fermiers de l’ejido El Cambio ont raconté comment ils résistaient à la mainmise d’un businessman sur 750 acres (un peu plus de 300 hectares) de terre communale.

« En tant que membres de l’ejido, chacun d’entre nous a un papier signé du président Fox qui nous reconnaît comme les propriétaires du terrain, » a dit l’un des fermiers. Cependant, les 216 familles qui constituent l’ejido sont persécutées par les autorités locales et assimilées à des squatteurs sur leur propre terre, et cela grâce aux manipulations légales du producteur laitier Hugo Cornu Mainez. « Il y a des mandats d’arrêt contre 30 fermiers et deux d’entre eux sont déjà en prison. »

Marcos et le reste de la caravane de l’Autre Campagne ont visité El Cambio le jour suivant, où ils ont été accueillis par la foule des centaines de membres de l’ejido : hommes âgés en chapeaux de cow-boy, jeunes enfants courant dans les pattes de leurs mères. Là, Marcos a entendu avec plus de détails le récit de la lutte pour reconquérir l’usage de leurs terres actuellement exploitées par d’autres à cause d’un contrat signé sous pression par des gens désespérés.

« C’est bien que vous soyez venu, lui a dit une femme. Ainsi, tout cela sera connu au niveau national : les fraudes commises ici et le fait que le gouvernement ne nous aide pas. Ils nous envoient à la capitale fédérale, Saltillo. Nous allons à Saltillo, ils nous envoient à Mexico. Et nous allons à Mexico. Maintenant, les gens sont complètement exténués moralement et financièrement. C’est un grand pouvoir auquel nous faisons face : l’argent. Nous savons que l’argent peut déplacer des montagnes. Et nous n’avons pas un centime de côté sans la sécurité de notre terre. »

La pire insulte qui soit, d’après ce qu’a dit la fermière Guadalupe Hernandez Sandoval à l’Autre Journalisme, c’est que le lait qu’ils achètent est produit sur leur propre terre (qu’ils louent pour 8 misérables dollars par hectares et par mois selon les termes d’un contrat dont ils ne peuvent se dégager) et leur est revendu à un prix qu’ils ne peuvent pas payer.


Photo: D.R. 2006 Alice Serena
L’industrie laitière a fini par dominer la Comarca Lagunera, au point qu’elle est désormais la première région productrice de lait du pays. Des citernes géantes de lait de la compagnie Lala (la plus grande du Mexique) se dressent au-dessus des champs dont la plupart servent dorénavant à la culture de fourrage pour les vaches. Le coton était une culture qui était facilement compatible avec le mode d’exploitation communal (petites parcelles) mais les prix ont chuté dans les années 50 et 60 avec l’introduction des fibres synthétiques. Ceci marqua le début d’une longue série de revers qui ont culminé avec l’assaut néolibéral de Salinas, en particulier la réforme de l’article 27 de la constitution mexicaine qui privatise les ejidos et qui invite les spéculateurs capitalistes à les engloutir par tous les moyens.

Désormais, toutes les ressources ayant été investies par les grandes compagnies de l’industrie laitière, la région qui avait été autrefois connue sous le nom de « la Lagune » (la Laguna) n’a plus d’eau. Et ce qui était autrefois une zone humide est maintenant poussiéreuse et sèche et les nappes phréatiques n’arrivent plus à supporter toutes les industries au-dessus d’elles.

Avec l’ère des réformes néolibérales de Salinas sont arrivées les célèbres maquiladoras (usines de sous-traitance et d’assemblage pour l’exportation exonérées de taxe professionnelle, d’impôts locaux, de TVA, de taxes à l’importation des matières premières et garanties de libre rapatriement des capitaux et des bénéfices), les « usines à sueur » (sweatshops) qui ont proliféré dans tout le Mexique de l’ALENA. Pratiquement chaque ejido a désormais une maquiladora de quelque type que ce soit sur son territoire. Etant donné que gagner sa vie ou même survivre de la terre devient de plus en plus impossible dans la Laguna, ceux qui ne partent pas pour de plus grandes villes aux Etats-Unis, vont travailler dans la maquiladora locale. Les ejidos de la Comarca, produits de la révolution d’Emiliano Zapata et de Pancho Villa (le fils de ce dernier, Don Jesus Villa, était présent dans l’auditoire de la dernière réunion de la Comarca, en compagnie de son petit-fils, l’arrière-petit-fils de Pancho, toujours en lutte) ont été transformés au point qu’ils sont pratiquement des villes d’entreprise.

A l’ejido Lequeitio, dans la ville de Las Mercedes, le soir du 4 novembre, un groupe de quatre travailleuses de maquiladora de la communauté se tenaient ensemble à la réunion publique de l’Autre Campagne, à écouter leurs camarades et sœurs habitantes de la Laguna parler des épreuves auxquelles elles ont fait face.

« Il y a une maquiladora ici qui paie 200 ou 250 pesos par semaine, nous travaillons tous là-bas à faire des pantalons, » a dit une de ces femmes (comme d’habitude dans le tour mené à folle allure du délégué zéro, il était impossible d’obtenir le nom de qui que ce soit à Lequeitio). Cela fait moins de cinq dollars par jour dans le Nord « prospère » du Mexique où le coût de la vie est particulièrement élevé.

Deux hommes ont parlé des conditions difficiles en augmentation dans la Comarca Laguna qui les a conduits à risquer leurs vies en traversant la frontière afin de trouver du travail aux Etats-Unis. Une femme a raconté comme il était devenu impossible de continuer à cultiver sa terre ou même de vivre décemment.

« Je veux vous dire que nous n’avons pas d’eau dans l’ejido sur lequel je vis. Il n’y a pas d’eau du tout. Les « petits propriétaires », a-t-elle dit retenant ses larmes, arrosent leur luzerne, leur maïs et tout ce qu’ils ont et nous, nous n’avons même pas une goutte d’eau. Je vis dans l’ejido San Juan de Uruay, qui veut peut venir et voir s’ils peuvent tirer une goutte d’eau de ma maison. Nous buvons de la terre, rien que de la poussière, parce que c’est ça qu’il pleut ici dans la Comarca. »

Le terme « petits propriétaires » a une définition très large, étant utilisé pour décrire pratiquement chaque propriétaire qui ne possède pas une grande exploitation. Une fois, un fermier d’un ejido parlait d’un « petit propriétaire » dont la famille contrôlait 250 puits alors que des communautés entières n’en possèdent même pas un.

« Maintenant, a dit Martin Contreras, fermier de l’ejido La Pinta, clairement converti aux idées et à la terminologie promues par Marcos et l’Autre Campagne, ils nous donnent une misérable quantité d’eau qui vient d’en haut… Nous devons nous organiser, non pas suivant des drapeaux ou des partis politiques mais suivant nos besoins et le simple fait que nous en avons assez. Les nappes phréatiques sont exploitées par les petits propriétaires, par ceux qui ont de l’argent. Les leaders viennent ici mais c’est juste pour satisfaire leur ego. Je pense qu’il est temps que nous nous unissions. » Contreras a expliqué que son ejido affronte régulièrement la Commission Nationale de l’Eau car les droits de leur puits ont été vendus à un petit propriétaire sans consulter les gens. « Où que vous regardiez, vous trouverez une crapule prête à faire ce genre de chose, mais si Dieu le veut, vous pouvez nous aider, Sous-commandant Marcos. »

Tandis que Marcos montait sur la scène pour prendre la parole, les quatre femmes à la droite de votre correspondant se soutenaient étroitement les unes les autres en regardant vers l’estrade où il parlait les yeux remplis de larmes et d’espoir.

« Le Chiapas est loin d’ici mais nous nous souvenons que lors de notre soulèvement armé, le peuple de la Comarca s’est aussi mobilisé pour nous soutenir, d’abord pour faire cesser la guerre, puis pour envoyer une aide humanitaire aux communautés zapatistes et enfin, en 2001, lorsque nous avons organisé la marche pour la dignité indigène et pour demander au gouvernement de reconnaître la culture et les droits indigènes.

« Nous avons entendu beaucoup de douleur ici dans la Comarca. Une douleur qui n’était pas connue. Dans le reste du pays, on dit que le Nord du Mexique vit bien, que c’est seulement au Sud qu’il y a des problèmes. Ce que nous avons entendu et ce que nous avons vu nous a démontré qu’il n’y a pas de différence entre le Nord et le Sud. Il n’y a pas non plus de différences entre les fermiers des ejidos et les peuples indiens, ni entre les étudiants, les jeunes, les femmes, les anciens, les enfants, les travailleurs des villes et des maquiladoras, les petits commerçants. Il n’y a pas de différence parce que nous sommes tous en bas. »


Maquiladora workers at the Other Campaign meeting in Lequeitio.
Photo: D.R. 2006 Martina Morazzi
Les politiciens, a dit Marcos, remarquent les endroits comme Lequeitio seulement en période d’élection. Une fois qu’ils ont le pouvoir, ils oublient les gens. « Les problèmes continuent. Les factures d’électricité, de gaz et d’eau augmentent. Autrefois, il y avait de l’eau pour cultiver la terre mais maintenant il n’y en a plus. Ceux qui possèdent désormais les puits sont en réalité des intermédiaires, des coyotes comme on les appelle, qui laissent les grandes compagnies entrer et prendre l’eau afin de faire des profits, à l’image de la compagnie laitière Lala dont on sait dorénavant qu’elle fait du lait sur le sang et la dépossession des fermiers des ejidos de la Comarca Lagunera.

« ... Ensemble, nous allons nous soulever pour un autre 1er janvier 1994. Pas avec des armes et des balles mais avec le peuple qui prend ce qui lui appartient, qui prend la terre, qui prend les puits, qui prend les usines, qui prend les banques, les commerces, renversant les politiciens, tout le monde, s’organisant pour vivre de la manière qui nous convient, avec dignité… Il semble que ce n’est pas ce qui est en train de se passer mais le jour se rapproche. Je suis venu vous le faire savoir, rien de plus. Chacun doit prendre sa décision : rester passif en regardant ce qui passe ou participer.

« Felipe Calderon va chuter, il ne finira pas son sexennat. Peut-être certains d’entre vous pensent que nous parlons de quelque chose qui va se passer dans plusieurs années. Mais même les plus âgés vont le voir. Ils vont le voir, nous le promettons. Et ceux d’en haut, qui sont si contents à l’heure actuelle de se partager les os, en pensant qu’ils vont diriger éternellement, dans quelques années, verront les prisons de l’intérieur. Ou bien ils devront voir le Mexique depuis un autre pays, car ici, ils n’auront plus leur place. »

Marcos a promis d’emporter le récit des luttes de la Comarca dans le reste du pays, pour que d’autres sachent que des gens comme eux combattent les mêmes forces ici.

« C’était très bien, a dit un des travailleurs de maquiladora après que Marcos s’est retiré dans la foule qui l’acclamait. Si Dieu le veut, ça deviendra une réalité et tout ça va s’améliorer. Comme la fille là-bas a dit, ici, nous n’avons rien d’autre à boire que de la poussière. »

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